Le Carnaval de Panama se déroule chaque année durant les quatre jours précédant le mercredi des Cendres, généralement en février ou mars. Contrairement aux carnavals sud-américains qui culminent le mardi gras, la tradition panaméenne démarre le samedi pour s’achever le mardi soir par la symbolique « enterrement de la sardine » (entierro de la sardina), rituel marquant la fin des excès avant le Carême.
Origines et évolution du carnaval panaméen
Le carnaval arrive au Panama avec les colonisateurs espagnols au XVIe siècle, qui importent cette célébration précarême déjà présente dans la péninsule ibérique. La pratique s’enracine particulièrement dans la péninsule d’Azuero, région rurale qui conserve aujourd’hui les traditions les plus authentiques.Au fil des siècles, le carnaval panaméen absorbe des influences africaines amenées par les esclaves, créant un syncrétisme unique. Les rythmes afro-antillais comme le tamborito (déclaré patrimoine immatériel national) et les congos deviennent centraux dans les festivités. Cette fusion culturelle distingue le carnaval panaméen des autres célébrations d’Amérique centrale.
Las Tablas : capitale du carnaval
La ville de Las Tablas, dans la province de Los Santos, revendique le titre de capitale du carnaval panaméen. La particularité locale réside dans la rivalité entre Calle Arriba (rue d’en haut) et Calle Abajo (rue d’en bas), qui divisent littéralement la ville en deux camps depuis 1906. Chaque quartier élit sa reine, construit ses chars, et organise ses défilés dans une compétition festive mais féroce.Cette division remonte à une dispute territoriale historique entre deux familles influentes. Aujourd’hui, les habitants naissent affiliés à leur rue et maintiennent cette loyauté toute leur vie. Les deux reines, élues plusieurs mois avant le carnaval, représentent l’investissement financier et émotionnel de toute leur communauté. Leurs costumes, qui peuvent coûter plusieurs dizaines de milliers de dollars, sont gardés secrets jusqu’au défilé.
La pollera : bien plus qu’un costume
La pollera, robe traditionnelle portée lors du carnaval, nécessite entre six mois et deux ans de confection manuelle. Originaire d’Andalousie et adaptée au climat tropical panaméen, elle se compose de deux jupes superposées (le pollerón et le pollerín), d’un corsage brodé, et nécessite jusqu’à 13 mètres de tissu fin.Les broderies suivent des motifs codifiés transmis de génération en génération : fleurs, oiseaux, motifs géométriques. Une pollera authentique peut coûter entre 1 500 et 15 000 dollars selon la complexité des broderies. Les femmes complètent la tenue avec des tembleques, ornements de cheveux faits de perles et de fil métallique qui « tremblent » (tiemblan) au mouvement de la danse.En 2022, la pollera a été inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, reconnaissance de son importance culturelle pour le Panama.
Musique et danse : le cœur battant du carnaval
Le tamborito structure musicalement le carnaval. Cette danse afro-panaméenne se pratique en cercle : les hommes battent les tambours (caja, pujador, repicador) pendant que les femmes dansent en faisant tournoyer leurs polleras. Les paroles, souvent improvisées, traitent de thèmes quotidiens, amoureux ou satiriques.
Les murgas, groupes musicaux ambulants, parcourent les rues jour et nuit. Armés de percussions, cuivres et voix amplifiées, ils accompagnent les tunas (groupes de fêtards qui se déplacent d’un quartier à l’autre). La culecos, bataille d’eau organisée quotidiennement, se déroule au son de camions citernes équipés de sound systems diffusant du reggaeton, salsa et musique folklorique.
Rituels et traditions spécifiques du Panama
Le samedi précédant le carnaval, la ville élit officiellement ses reines lors d’une cérémonie élaborée. Le dimanche, premier jour officiel, débute avec le desfile de las mil polleras à Las Tablas, défilé regroupant plus de mille femmes en costume traditionnel.
Le lundi reste la journée la plus intense, avec défilés ininterrompus, compétitions de chars, et concerts gratuits organisés par chaque municipalité. Les marraines (madrinas) des reines, responsables du financement des costumes et festivités, défilent également en pollera.
Le mardi culmine avec l’entierro de la sardina, parodie funéraire où une sardine en carton-pâte symbolisant les péchés du carnaval est brûlée ou enterrée publiquement, marquant le retour à la sobriété du Carême.
The Queens of Carnaval Short Film (Les Tablas, Panama), Dan Ushe
Géographie du carnaval : au-delà de Las Tablas
Panama City organise depuis les années 1910 son propre carnaval sur la Cinta Costera, front de mer aménagé. Les festivités urbaines attirent jusqu’à 500 000 personnes et mélangent traditions folkloriques et concerts de reggaeton et musique latine moderne.
Penonomé, capitale de la province de Coclé, maintient un carnaval plus familial avec forte présence de diablicos sucios (petits diables sales), personnages masqués issus des traditions congos. Ces danseurs portent des costumes rayés et des masques zoomorphes, héritage direct des festivités afro-coloniales.
La région de Bocas del Toro célèbre un carnaval d’influence afro-antillaise distinct, avec présence de calypso et traditions caribéennes importées par les travailleurs jamaïcains venus construire le canal.
Aspects pratiques pour les visiteurs
Les hébergements dans les villes de carnaval se réservent trois à six mois à l’avance, les tarifs pouvant tripler durant cette période. Las Tablas, ville de 9 000 habitants, accueille jusqu’à 50 000 visiteurs durant les quatre jours.
Les festivités démarrent vers 10h et se prolongent jusqu’à l’aube. La consommation d’alcool est massive (tradition du panamá, mélange de rhum Seco Herrerano et lait concentré sucré), et les températures atteignent 32-35°C avec forte humidité. Les culecos (bains de foule arrosés par camions-citernes) offrent un rafraîchissement quotidien vers midi.
Le carnaval de Panama ferme officiellement entreprises et administrations publiques le lundi et mardi, considérés jours fériés nationaux. Les transports vers les provinces sont saturés dès le vendredi soir.







